Auteur : Yosh Amishav, ancien diplomate
Je reviens du grand rassemblement populaire dans ma ville de Rishon LeZion, devant le point d’où est parti le convoi funéraire qui emmenait Shiri, Ariel et Kfir Bibas vers Nir Oz, pour leur dernier voyage, accompagnés tout au long de la route par des dizaines de milliers d’Israéliens. C’est très certainement l’une des journées les plus tristes que le pays ait connues, que j’aie connu moi-même depuis bientôt 50 ans que j’y vis.
L’atmosphère pesait des tonnes. Beaucoup parmi les «anonymes», comme on dit toujours dans les reportages, pleuraient, criaient «sli’ha!» – «pardon» en hébreu. Et chacun de ces «anonymes» valait bien plus que les épouvantables individus qui nous dirigent et qui, pendant plus d’un an, ont délibérément saboté toute tentative d’arriver à un accord pour le rapatriement des otages.
A un moment, j’ai repéré Yoav Kisch, le ministre de l’Education nationale, l’un des bibistes les plus acharnés de ce gang. Je me suis dirigé vers lui et lui ai dit calmement, froidement (je vieillis, c’est certain), ce que je pensais de lui et de son Premier ministre. Evidemment, cela a provoqué un certain émoi. Certains m’ont dit: «Ce n’est pas le moment», je leur ai répondu que «c’est absolument le moment». D’autres se sont joints à moi. Kisch n’a rien répondu. Cela vaut mieux. Il n’y a plus de dialogue possible avec des gens comme lui, avec ce gouvernement, avec les cerveaux empoisonnés de ses supporters, encore nombreux.
Dans n’importe quel pays normal, les ministres et le premier d’entre eux n’auraient pas osé se montrer en public après une catastrophe comme celle du 7 octobre. Ici même, en Israël, si cela s’était produit sous un gouvernement autre que celui du Likoud-orthodoxes-sionistes messianiques, les partisans de l’actuelle coalition auraient mis le feu au pays, de Metoula à Eilat. Mais nous sommes toujours si mesurés, si polis, si «comme il faut»… Eh bien pas ce matin, c’était plus fort que moi, je devais sortir ce que j’avais sur le cœur. Et croyez-moi, ce n’était qu’une infime partie que ce qui devait être dit.
Le spectacle de cette masse compacte qui s’est mise en route à pied, derrière les fourgons qui emmenaient les trois cercueils et la famille, drapeau d’Israël à la main, ou drapeau orange en hommage aux deux petits rouquins massacrés par les amis de tant de «progressistes» en Occident, était bouleversant. Comme la veille, pour le départ du convoi funéraire d’Oded Lifschitz, où nous étions nombreux aussi, nous avons accompagné les véhicules jusqu’au carrefour suivant, où attendait un autre groupe de ces simples citoyens, qui ont eux aussi senti l’irrépressible besoin d’être là, pour ce que ce simple geste valait, et ainsi de suite jusqu’à la sortie de la ville.
Depuis l’un des véhicules, Yarden, le mari et père, a trouvé je ne sais où la force de remercier tous ceux qui étaient venus, ajoutant: «Je m’excuse de ne pas pouvoir embrasser chacun d’entre vous». Quelques heures plus tard, Shiri, Ariel et Kfir allaient arriver à leur dernière demeure, au kibboutz Nir Oz martyrisé. Celui que Binyamin Netanyahou n’a pas trouvé, en plus de 500 jours, le temps de visiter.
Une amie très chère m’écrit: «Ce peuple est magnifique». Non, «ce peuple» n’est pas «magnifique». Il y a une infinité de gens magnifiques dans ce pays, mais selon tous les sondages, un Israélien sur quatre s’oppose à tout accord avec le Hamas – et donc, concrètement, est prêt à condamner à mort les otages encore vivants. Faut-il détailler leur position politique? Faut-il mentionner l’option religieuse de nombre d’entre eux? Digne représentante de ces derniers, la ministre messianique Orit Strouk n’a pu se retenir de dire, entre les funérailles d’Oded Lifschitz hier et celles des Bibas ce matin, qu’elle ne pouvait pas attendre, que «la victoire sur le Hamas était “plus importante“ que le retour de tous les otages».
Nous voyons aussi l’écrasante proportion des sionistes religieux dans le petit groupe des parents qui refusent tout accord avec le Hamas et exigent la poursuite de la guerre, alors même que leur fils est otage à Gaza, ou que son corps sans vie y est retenu. Nous entendons les Smotrich, Ben Gvir, Karaï et autres «calottes brodées» construire, sans la moindre pensée pour les otages, leur plans hallucinés de réimplantation dans la bande de Gaza. Les messianiques dans leurs villas avec piscine, construites sur les tunnels où se décomposeront les cadavres des otages – et ce alors que nombre de jeunes soldats sionistes religieux se sont battus pendant de longs mois, avec un courage exemplaire, pour retrouver et faire revenir ces mêmes otages. Beaucoup d’entre eux sont tombés au combat, mais leurs leaders et certains de leurs rabbins n’ont pas l’humanité de leurs disciples et se comportent comme si, au fond, le sort des otages (qui sont, pour la plus grande part, des kibboutznikim ou des jeunes amateurs de musique techno) ne leur importait pas, comme si ceux-ci n’étaient pas «des leurs». Et c’est cette engeance, ce sont ces leaders politiques et spirituels, qui nous bassinent jour et nuit avec leur slogan de l’amour d’Israël («ahavat Israël»), qu’ils sont bien les derniers à appliquer.
L’Argentine a décrété deux jours de deuil national, le père de Shiri, assassiné avec sa femme le 7 octobre 2023, étant aussi de nationalité argentine. En Israël, Netanyahou – s’il y a pensé, ce dont je doute profondément – s’est bien gardé de le faire. Il sait ce qui se passera: nombre de ses partisans refuseront de respecter ce deuil national, comme par exemple les bibistes qui ont pu crier à Adina Moshé, revenue de captivité à Gaza, et qui manifestait avec quelques autres femmes en faveur d’un accord qui permettrait de rapatrier tous les otages: «Putes, dommage qu’on vous ait libérées». Le visage d’Adina Moshé en larmes, racontant tout cela à la chaîne 12 en novembre dernier, en hébreu, restera l’un des symboles de ce qu’Israël peut aussi produire de pire, quand son Premier ministre a fait de la haine son seul programme d’action, qu’il insuffle, avec ses porte-voix politiques et médiatiques, aux plus fanatiques de ses partisans.
Ne retombons pas dans le piège de «l’unité» à tout prix. Après l’assassinat d’Itzhak Rabin, en 1995, nous avons voulu à toutes forces, et au mépris de l’évidence, croire au «deuil national», espérant que le camp qui avait produit Ygal Amir avait enfin compris à quoi menait le fanatisme religieux et nationaliste. Il n’en a évidemment rien été. Nous devons comprendre et intérioriser cette vérité. La mémoire des victimes du massacre du 7 octobre nous l’impose.
Oded Lifschitz, Shiri, Ariel et Kfir Bibas reposent maintenant, aux côtés de dizaines d’autres membres du kibboutz massacrés le 7 octobre, dans le cimetière de Nir Oz//Zohar, village calciné, anéanti, devenu pour toujours notre Oradour-sur-Glane. Le Hamas, le Jihad islamique et les apparentés ont payé et paieront encore leurs crimes, leurs membres qui sont encore en vie seront poursuivis un par un, jusqu’à que ce que chacun d’entre eux reçoive son juste châtiment.
Le regard des Israéliens les mieux disposés envers les Gazaouis ne sera plus jamais le même, c’est évident. La joie populaire pendant le 7 octobre, le pillage, les témoignages d’otages sur la maltraitance par la foule à leur arrivée à Gaza, les scènes abjectes au moment de la libération des survivants, tout cela ne peut s’oublier, et ne s’oubliera pas.
Mais chez nous aussi, tous ceux qui, dans leur folie, pour empêcher toute négociation sur l’avenir des Territoires/de la Judée-Samarie/de la Cisjordanie, ont, depuis le gouvernement Netanyahou de 2015 et jusqu’au 7 octobre 2023, sciemment financé le Hamas, entretenu son pouvoir, renforcé son assise et sa popularité, alors qu’ils affaiblissaient tout aussi sciemment l’Autorité palestinienne – tous ceux-là, aussi devront rendre des comptes. Tous, et le premier d’entre eux en particulier.